Sosthène, 18 mois de prison : « Je suis passé de la vie de château à la vie de cachot »

Après quinze ans de procédure judiciaire, Sosthène a passé quatorze mois derrière les barreaux en 2012. Accusé en 1997 de délits financiers avec sept autres personnes, il avait déjà connu quatre mois de détention provisoire en 1999.
Entre deux incarcérations, il s’est marié, a eu six enfants et de graves problèmes de santé. Après avoir connu une « dégringolade sociale », il estime qu’un autre regard sur les « erreurs de parcours » est nécessaire. Et affirme que la prison telle qu’elle est pensée « ne sert pas à grand-chose ».

OIP. Comment viviez-vous avant d’avoir à faire à la justice  ? 

Sosthène. Je fais partie des gens qui n’ont pas eu de problème  : je suis issu d’une famille hyper-bourgeoise où je n’ai jamais manqué de rien. J’habitais à la campagne, à une cinquantaine de kilomètres de Toulouse. J’ai fait des études de droit et de sciences politiques. Je vivais bien. J’ai été attaché parlementaire et secrétaire général de mairie  ; puis, je me suis lancé dans le monde des affaires.

C’est dans ce contexte que vous avez commis vos infractions  ? 

Il faut remonter en 1992-1993. A cette époque, nous étions huit personnes impliquées, et nous avons été des requins dans le monde des affaires, des voyous au sens propre du terme, je n’ai pas honte de le dire. Nous avions monté différentes sociétés et nous avons été poursuivis pour des faillites frauduleuses, maquillées en faillites simples, et aussi des escroqueries, car nous avions été indemnisés à hauteur de quatre millions d’euros par les compagnies d’assurance. Une instruction a été ouverte en 1997. On s’est donc fait prendre les doigts dans le pot de confiture et ça nous a coûté très cher. Plus qu’on aurait pu l’imaginer.

Comment s’est passée l’enquête judiciaire  ? 

Fin 1999, on est venu me chercher à Londres, où je m’étais marié et installé. J’ai été convoqué, puis placé en détention provisoire à l’ancienne prison de Saint-Michel à Toulouse. J’ai été libéré au bout de quatre mois et demi et je suis reparti en Angleterre où j’ai repris le cours de ma vie. Cette première détention m’avait fait perdre mon emploi au sein de la direction d’une multinationale, mais j’ai retrouvé rapidement un emploi similaire. L’instruction s’est éternisée. Trois magistrats ont été nommés successivement. Les différentes parties demandaient des actes d’instruction complémentaires, souvent refusés  : il y avait appel et ensuite pourvoi en cassation, ce qui ralentissait fortement l’avancée de notre dossier. Dans ce monde des affaires entouré de juristes, d’avocats, de conseils, les parties mises en cause savent faire durer une procédure, utiliser tous les stratagèmes de la loi pour ensuite plaider l’ancienneté des faits. Tôt ou tard, une condamnation devait néanmoins arriver. Mon avocat était confiant et m’assurait que j’écoperai d’une peine de principe.

Quelle a été la condamnation finalement  ? 

En 2005, soit huit ans après le début de l’instruction, nous avons été condamnés à des peines très clémentes. Pour ma part, dix-huit mois, dont une partie avec sursis. Mon avocat m’a conseillé de ne pas faire appel. Sauf que je n’étais pas tout seul dans l’affaire jugée. Quatre des co-accusés ont fait appel, et dès lors j’étais obligé de repasser en jugement avec les autres. Le procureur a en effet déposé un «  appel incident du parquet  », portant sur l’ensemble du dossier, c’est-à-dire nous concernant tous les huit. Il ne voulait pas que l’affaire soit rejugée avec une partie des accusés absents. En attendant cette nouvelle audience, ma vie en Angleterre avec ma femme a continué. Deux ans plus tard, en octobre 2007, nous avons été convoqués devant la Cour d’appel. A cette époque, l’on venait de me diagnostiquer un cancer de l’estomac. J’avais un certificat médical pour mon absence à l’audience car je ne tenais pas debout. Et lors de ce jugement, j’ai été condamné à 36 mois de prison ferme.

Comment avez-vous vécu cette condamnation tardive  ? 

Sur l’instant, j’étais résigné, j’avais tellement d’autres soucis. A l’issue de la condamnation, il n’y a pas eu de mandat de dépôt. J’ai continué à vivre en Angleterre auprès de ma famille. Je travaillais et voyageais beaucoup, j’ai fait un arrêt cardiaque en 2011, à 45 ans, alors que ma femme attendait notre sixième enfant. Finalement en 2012, j’ai été arrêté par la brigade de recherche des fugitifs qui venait de m’inscrire sur son fichier deux jours auparavant.

Vous êtes donc arrêté en 2012 pour exécuter une peine prononcée en 2007, pour une accusation remontant à 1997  ? 

Oui, à trois semaines de la prescription, qui aurait rendu ma peine inexécutable, je suis arrêté. Le soir même, je dors dans une prison anglaise. J’y suis resté dix jours puis j’ai été transféré en France, à la maison d’arrêt de Lille. Six mois plus tard, j’ai obtenu mon transfert dans un centre de détention proche du nouveau lieu de résidence de ma famille dans le Sud de la France. J’y suis resté jusqu’à fin décembre 2013. La peine n’avait plus aucun sens pour moi aussi longtemps après les faits. Le magistrat anglais était «  désolé  » mais il ne cessait de dire «  je n’ai d’autre choix que d’exécuter, je ne peux pas refuser cette demande, mais c’est une décision plutôt aberrante  ».

Comment avez-vous vécu votre détention  ? 

Je me doutais bien que ce ne serait pas «  le Club Med  ». La promiscuité a été dure à supporter, la douche collective par exemple. Je reste aussi marqué par la porte de la cellule que l’on ferme à 17h30 jusqu’au lendemain matin 7 heures. Et puis j’ai découvert que la prison était un condensé de misère sociale et de souffrance humaine auxquelles on n’a pas su répondre. Alors on choisit de la mettre à l’écart en emprisonnant faute d’autres réponses. Je ne crois pas qu’enfermer pendant quelques mois des gens qui boivent, qui commettent des infractions routières, ou qui frappent leur conjoint, puisse servir à faire cesser leur comportement. Ils ont besoin d’une réponse adaptée qui n’est pas apportée en détention. Entre mes deux incarcérations en 1999 et 2013, j’ai trouvé que la situation s’était dégradée. A l’heure actuelle, c’est la jungle en prison  ! Le trafic est partout et quand on refuse d’y participer on se fait insulter, parfois menacer. La violence est devenue omniprésente. J’ai aussi eu beaucoup de difficulté à obtenir le droit de travailler.

Quelle a été l’incidence de vos problèmes de santé sur votre détention  ? 

Pour un cardiaque, la détention aggrave évidemment les choses. On est censé éviter le stress, alors qu’il est permanent en prison. Au centre de détention dans le Sud, suite à un AVC et un autre incident cardiaque en mai 2013, on m’a prescrit un traitement lourd que je devais recevoir deux fois par jour à l’infirmerie. Le service médical était situé à 400 mètres de la détention, je devais monter et descendre des escaliers, étant détenu au troisième étage. Un soir, en juillet 2013, le surveillant est venu comme d’habitude me chercher pour l’infirmerie, et j’ai refusé d’y aller. Toute l’équipe médicale s’est alors déplacée. Je leur ai demandé s’ils voulaient me tuer plus vite avec ces 400 mètres et escaliers deux fois par jour en plein été. Le lendemain, j’ai réitéré mon refus. A partir de là, ils ont décidé de me transporter en fauteuil roulant, ce qui était très contraignant pour eux car il fallait mobiliser un surveillant, une infirmière et un brancardier. Finalement, l’un des médecins a demandé à ce que je change d’affectation et j’ai été placé au quartier arrivants, à côté de l’unité sanitaire. Je m’y ennuyais car il n’y avait aucune activité. J’ai demandé à travailler et j’ai été placé comme auxiliaire au quartier de semi-liberté. Jusque-là, on me refusait le travail pour des raisons de santé, tout en continuant de me dire que pour obtenir une conditionnelle il fallait que je travaille… Ces discours opposés qu’on vous tient pendant des mois, c’est à rendre fou.

Comment vos proches ont-ils réagi à votre incarcération  ? 

Celle de 2012 a été un effondrement absolu pour eux. Ma femme a perdu son emploi en Angleterre car l’ambassadeur de France a informé son employeur de mes problèmes judiciaires  : l’Etat lui a demandé de démissionner. Les enfants étaient scolarisés dans un lycée français, et le proviseur, qui a également été informé de mon arrestation par les services consulaires, a demandé à mon épouse de retirer les enfants «  pour les protéger  ». Malgré ses courbettes et ses belles manières, j’appartiens à cette horde bourgeoise d’autant plus sauvage qu’elle parait civilisée  ! Mon épouse est alors venue s’installer dans le Sud de la France, afin d’avoir l’aide de mes parents pour élever nos six enfants, les rescolariser, retrouver un emploi, etc. Mon aîné a raté son année scolaire. Ma grande fille a pris quinze kilos, au point de se retrouver en cure à 13 ans…

Avez-vous gardé le contact avec eux pendant vos incarcérations  ? 

Pendant ma détention provisoire, mes proches venaient souvent au parloir, ma femme une fois toutes les trois semaines, ma mère deux fois par semaine. A Lille, ma famille ne me rendait pas visite, on se téléphonait. Mais l’accès au téléphone était difficile  : pour le côté impair de la coursive le matin, le côté pair l’après-midi  ; il faut aller en promenade pour téléphoner, mais la promenade c’est violent, il vaut mieux savoir se faire respecter.

Dans quelles conditions s’est déroulée votre sortie  ? 

Ma première libération conditionnelle a été refusée car je n’avais pas de perspective d’emploi, alors même que mon état de santé était déclaré incompatible avec une situation de travail. J’avais une carte d’invalide à 80% et une reconnaissance de travailleur handicapé.

Pour ma seconde demande, j’ai présenté un contrat de travail dans l’entreprise de ma famille. Ma conditionnelle a alors été acceptée en deux semaines, à six mois de ma fin de peine. Si on avait su, on l’aurait fait avant… Mais je n’avais aucun accompagnement pour préparer ma sortie, j’ai dû me débrouiller seul. En détention, pour avoir un rendez-vous avec le SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation), c’était pire que l’ascension du Mont Thabor, et il fallait déjà justifier du bien-fondé de sa demande. A la sortie en revanche, pour le suivi de la mesure d’aménagement de peine, ils ont été proactifs, le suivi était sérieux, avec une véritable écoute.

Quelle est votre situation aujourd’hui  ? 

J’ai payé mon erreur. Socialement, ça m’a bien fait dégringoler  : je suis passé de «  la vie de château  » à la vie de cachot. Aujourd’hui, avec le projet professionnel que je poursuis dans ma ville, je suis décidé à embaucher des gens qui ont pu avoir des échecs de vie eux aussi. J’essaie d’expliquer aux autres  : «  Est-ce que vous ne parlez plus à quelqu’un qui a été malade  ? Est-ce que vous ne parlez pas à un handicapé  ? Quelqu’un qui a fait une erreur dans son parcours de vie ne mérite plus votre confiance ?  » Je pense qu’à un moment il faut communiquer  : «  Il a commis une erreur, et alors  ? Est-ce qu’il va forcément en commettre une autre demain  ?  ».

Qu’est-ce qui favorise que les gens récidivent selon vous  ? 

La façon dont la prison est pensée en France  : elle ne sert pas à grand-chose. On parque les détenus, on les désocialise, on les infantilise au maximum, et puis après on les remet en liberté. Par exemple, ça ne sert à rien d’incarcérer des gamins qui fument des joints, parce qu’ils vont sortir avec les mêmes addictions, voire pire. En prison, des gars qui n’osent pas avouer leur homosexualité reçoivent des gifles de leurs codétenus rien que pour ça. On nous fait des grandes déclarations contre la discrimination, mais la prison reste une zone de non droit. Même chose pour les salaires  : quand je travaillais en détention, je percevais 230 euros par mois environ. On est très loin des règles du droit du travail, du smic et autres… Et puis la sortie n’est pas préparée. Il y a des pays comme la Suède (mon épouse y a travaillé), où la libération conditionnelle est prévue d’office et la réinsertion préparée dès le début de l’incarcération.

Quels sont vos projets  ? 

Avec mon avocat, nous avons fait une demande d’effacement de mon casier judiciaire, pour me donner une chance de me remettre correctement dans la société. Si elle est refusée, dans quelques mois ma conditionnelle sera finie, je ferai ma valise pour le Brésil ou l’Argentine. J’irai au bout du monde, là où on ne me posera pas de questions. Tout le monde a droit au rachat de ses erreurs, moi comme un autre.

Propos recueillis par Delphine Payen-Fourment