Précarité menstruelle en prison : à quand la gratuité ?

Pendant leurs règles, les prisonnières dépendent des protections distribuées par l’administration pénitentiaire et des livraisons de cantines. Un système défaillant, si l’on en croit les nombreux témoignages de femmes reçus à l’OIP. Alors que le gouvernement a annoncé une « mobilisation inédite » autour de la précarité menstruelle, plusieurs d’entre elles décrivent les situations indignes auxquelles elles sont régulièrement confrontées.

« Pendant mes règles, j’ai dû utiliser des gants de toilette et des chaussettes. J’étais déprimée, je me sentais une moins que rien. Si vous avez une fouille à corps, c’est l’humiliation. » Si l’on en croit la quarantaine de témoignages reçus à l’OIP, de nombreuses détenues sont contraintes d’utiliser des protections périodiques de fortune pendant leurs règles. En cause notamment, le caractère inadapté des lots fournis depuis 1985 aux arrivantes et aux « personnes reconnues comme sans ressources suffisantes »(1). « Nous avions […] quatre serviettes hygiéniques non emballées. […] Ce n’est pas suffisant car ici il faut quinze-vingt jours minimum pour recevoir sa première cantine », se rappelle une femme un temps incarcérée à Versailles. Les détenues signalent en effet la trop faible quantité de protections fournie à l’arrivée : de quatre à vingt serviettes selon les établissements, d’après les témoignages recueillis( 2), quand l’administration indique de son côté que « les marchés nationaux prévoient le renouvellement mensuel de dix-huit serviettes hygiéniques ». Dans certaines prisons, des associations caritatives (comme la Croix-Rouge) donnent ponctuellement des lots de protections complémentaires. Mais le plus souvent, en cas d’attente entre deux livraisons ou de règles abondantes, les femmes doivent s’en remettre au réseau de solidarités ou au système D. « Certaines utilisaient des cups faites avec des bouteilles d’eau. Elles limaient les bords sur le rebord de la fenêtre pour que ce ne soit pas coupant, se rappelle une ancienne détenue. Moi, comme tout le monde, j’ai volé du papier toilette aux WC du cabinet médical, je prenais plusieurs douches, j’utilisais des mouchoirs ou une autre culotte. Au mieux, yoyo de serviettes le soir. »

Au mitard pour des tampons

En plus de conduire à des situations dégradantes, le manque de produits d’hygiène contraint de nombreuses femmes à enfreindre le règlement intérieur (ou les interprétations qui en sont faites) pour s’en procurer – et donc à s’exposer à des sanctions. En 2016, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) avait déjà rappelé la règlementation européenne(3) et s’était émue : « Des motifs de sécurité sont trop souvent invoqués pour refuser aux femmes détenues l’entrée en détention de produits de beauté ou d’hygiène via le parloir. »(4) En 2018, le CGLPL évoque le cas d’une femme placée au quartier disciplinaire de la maison d’arrêt de Bapaume : « Sanctionnée pour insulte envers le personnel, elle exprimait son désarroi quant à sa sanction car elle aurait réclamé “des produits hygiéniques” qu’elle n’aurait pu obtenir et aurait donc prononcé des insultes », rapportent-ils(5). D’après la sociologue Yaëlle Amsellem-Mainguy, qui a enquêté auprès de mineures détenues(6), les règles deviendraient même « un lieu de sanction extrême » chez celles-ci : « Des filles se font fournir discrètement par leur mère. Mais du coup, elles prennent le risque d’avoir une interdiction de parloir », relève la chercheuse. Il s’agit pourtant de produits légaux, en vente libre. Et on n’a pas encore vu des jeunes s’évader avec des serviettes hygiéniques ni faire une overdose de tampons… »

En plus de conduire à des situations dégradantes, le manque de produits d’hygiène contraint de nombreuses femmes à enfreindre le règlement pour s’en procurer, et donc à s’exposer à de sanctions.

Par crainte d’une stigmatisation en cas de tache visible sur leurs vêtements, certaines détenues renonceraient à des activités. « Beaucoup d’entre nous ne sortent pas de cellule durant leurs règles car elles ont peur des fuites et honte de sortir. Elles ne sont pas à l’aise parce qu’elles n’ont pas le nécessaire pour se protéger comme chez elles. » En établissement pour mineurs (EPM) comme en maison d’arrêt, « des filles préfèrent ne plus aller en cours pendant leurs règles, ayant peur que cela se voie, que cela se sache. Elles prennent ainsi le risque d’aller au mitard, ou au moins de se faire supprimer la télé. Les restrictions impliquent donc des conséquences réelles sur la vie quotidienne en détention. Cela participe à la perte de l’estime de soi et a des effets sur la construction de la féminité », a constaté Yaëlle Amsellem-Mainguy.

Qualité et diversité : un « luxe »

Celles qui ont eu recours au « kit arrivantes » ou aux aides de l’administration(7) s’indignent aussi de la faible qualité du produit – des serviettes hygiéniques bas de gamme. Au-delà de son aspect peu pratique et inesthétique, ce type de produit renforcerait le sentiment de dévalorisation. « L’épaisseur m’avait choquée. C’est un truc d’enfant ou de mamie, ou en tous cas pas de femme adulte », se souvient Audrey Chenu(8), autrice et ex-prisonnière. Les jeunes filles incarcérées en EPM, souvent isolées et sans ressources, doivent la plupart du temps se contenter de ces serviettes « pénitentiaires ». « Elles passent beaucoup de temps devant la télévision et voient des publicités sur des serviettes hygiéniques ultra plates qui font le sang bleu, tandis que dans la prison on leur propose des serviettes qui ne collent pas, sans ailettes, qu’elles décrivent comme ’’hyper épaisses’’ – alors que nombre d’entre elles ne mettaient que des tampons avant », remarque Yaëlle Amsellem-Mainguy. Quant aux détenues qui doivent cantiner, elles dépendent des produits proposés par les catalogues de vente, différents d’une prison à l’autre en fonction du fournisseur et de l’accord que celui-ci passe avec la direction de l’établissement. Leur manque de diversité avait déjà été remarqué par la CGLPL en 2016 : « Les femmes se plaignent souvent de ce que la gamme des produits d’hygiène féminine (tampons ou serviettes hygiéniques, savon de toilette intime, etc.) […] disponibles en cantine est très restreinte. »(9) « Souvent, le prestataire ne veut pas qu’on gonfle trop le catalogue, craignant des problèmes de stockage », explique une directrice de maison d’arrêt. Pour compenser, plusieurs établissements proposent des « cantines exceptionnelles » permettant de commander des produits inaccessibles en « cantine classique ». Ainsi, « à Versailles, une cantine mensuelle d’achats extérieurs nous permettait de cantiner tampons, cups, protège-slips et serviettes avec plusieurs choix de marques et de niveaux de protection », rapporte une femme passée par cette maison d’arrêt.

Dans les quelques prisons où les cantines sont encore en gestion publique, les prix des produits d’hygiène sont en principe similaires à ceux de la grande distribution. Ils sont fixés « à 95 centimes d’euros pour les serviettes hygiéniques et à 2,65 euros pour les tampons », préciset- on à la Direction de l’administration pénitentiaire. Mais dans les établissements où ce service est délégué à un prestataire privé, les prix sont souvent plus élevés qu’à l’extérieur(10). « Il y a une majoration facturée par le prestataire sur les cantines : environ 10 % du prix d’achat, explique un directeur d’établissement. Cette marge dépend de l’organisation choisie : est-ce qu’au lieu d’aller chez Leclerc, le prestataire va à la parapharmacie du coin où la même marque sera plus chère ? » En théorie, pour éviter des écarts de prix importants, l’administration pénitentiaire doit effectuer un contrôle contradictoire deux fois par an – pour comparer les prix des produits en rayon dans les hypermarchés les plus proches avec ceux livrés en cellule. « Chez nous, les prix étaient exactement les mêmes qu’à l’extérieur. Mais il y a de l’argent qui est gagné, parce que c’est acheté en gros. Un produit que le détenu achète 3,50 euros peut avoir été acheté 1,10 euros », témoigne une ancienne salariée d’un prestataire privé. Dans tous les cas, ces produits d’hygiène basiques pèsent bien trop lourd dans le budget des femmes incarcérées, car « le prix total des protections est très important par rapport aux “revenus” en prison », comme le pointe une détenue.

Prise de conscience politique ou instrumentalisation ?

Le 30 octobre 2019, des militantes du collectif féministe Georgette Sand déployaient des banderoles et des tampons géants sur la place Vendôme. But de cette action spectaculaire : alerter sur la précarité menstruelle des femmes incarcérées et dénoncer l’absence de mesures concrètes sur le sujet. Parmi leurs revendications, « que soit créé un bloc hygiène féminine avec des prix préférentiels » ou encore l’installation en prison de distributeurs de protections gratuites. La précarité menstruelle en prison avait pourtant été officiellement reconnue comme un problème public au printemps. À la suite d’un débat plus large porté par une mobilisation féministe sur les réseaux sociaux et relancé par un article publié dans L’Obs en mars 2019(11), le député Insoumis Bastien Lachaud(12) puis son homologue LREM Gaël Le Bohec(13) avaient interpellé la ministre de la Justice. En juin, Marlène Schiappa déclarait une « mobilisation inédite »(14) du gouvernement contre cette atteinte aux droits fondamentaux. La secrétaire d’État confiait alors à la sénatrice du Haut-Rhin Patricia Schillinger (LREM) et à la députée de l’Essonne Laëtitia Romeiro-Dias (LREM) une mission sur l’expérimentation de la gratuité des protections dans des lieux collectifs – dont les prisons. Six mois plus tard, difficile d’obtenir des informations sur le sujet, alors même qu’il est signalé dans un récent avis du Conseil économique, social et environnemental que « la précarité menstruelle en prison peut avoir des conséquences dangereuses pour la santé et l’hygiène des femmes et provoque un sentiment d’humiliation »(15). Le rapport Schillinger, non accessible en ligne, n’a pas été diffusé au-delà de la conférence de presse d’octobre, durant laquelle la sénatrice aurait recommandé l’expérimentation de la gratuité de protections périodiques pour les femmes écrouées(16). L’administration pénitentiaire plancherait également sur le sujet. Mais là encore, nos demandes d’information sont restées sans réponse.

par Sarah Bosquet


Avoir ses règles dans des conditions indignes

Pour Yaëlle Amsellem-Mainguy, « les règles, c’est un moment qui rappellera toujours aux femmes détenues qu’elles n’ont rien à faire en prison ». À commencer par les incarcérations suivies d’aménorrhées ou les cycles devenant irréguliers. « C’est une grande préoccupation pour celles qui ne sont pas habituées à la détention. Elles s’inquiètent de savoir si les règles vont revenir et si ça a une incidence sur leur fertilité », témoigne Norah Lounas, sexologue intervenant à la maison d’arrêt d’Épinal. Quand le sang continue à couler chaque mois, il faut faire avec l’absence d’intimité et souvent, avec des problèmes d’hygiène élémentaire. Dans les prisons anciennes comme Rouen, Metz, Saintes, les femmes ont droit, comme les hommes, à seulement trois douches par semaines* – qu’elles aient leur règles ou non. La « toilette de chat » se fait souvent à la bouteille d’eau donc, même pendant les règles… », déplore une intervenante. Des personnes ayant témoigné auprès de l’OIP évoquent aussi des restrictions punitives. « Au mitard, on m’a refusé d’aller me doucher et on ne m’a pas donné de savon », rapporte une détenue dans une maison d’arrêt. Autre problématique : le lavage du linge. À la maison d’arrêt de Brest par exemple, « si les femmes tachent un drap, pas de change possible et pas de machine à laver supplémentaire. Un jour de machine par semaine », écrit une détenue. Une atteinte à la dignité manifeste, quand d’autres prisons prennent en compte ce besoin fondamental : à la maison d’arrêt de Caen, « des dispositions ont été prises pour assurer l’entretien du linge des personnes sans visite aux parloirs »**, et deux machines à laver auraient été installées au quartier des femmes.
* D’après les témoignages reçus à l’OIP et les rapports du CGLPL.
** CGLPL, Rapport de la deuxième visite du centre pénitentiaire de Caen, 2018.


(1) Circulaire du 17 mai 2013 relative à la lutte contre la pauvreté en détention.
(2) D’après les témoignages recueillis par l’OIP et par le CGLPL.
(3) « La prise en compte des besoins hygiéniques des femmes, mentionnés à la Règle 19.7, exige notamment de veiller à ce que celles-ci aient accès à des protections hygiéniques et aux moyens d’en disposer. »
(4) CGLPL, Avis relatif à la situation des femmes privées de liberté, 18 février 2016.
(5) CGLPL, Rapport de la deuxième visite du centre de détention de Bapaume, 2018.
(6) Coautrice avec Benoît Coquard et Arthur Vuattoux de « Intimité, sexualité, la vie privée des jeunes à l’épreuve de la prison », Injep, Analyses et synthèses, septembre 2017.
(7) Lorsqu’elles sont considérées comme indigentes et peuvent donc bénéficier d’une aide en nature mensuelle : kit hygiène, kit correspondance, etc.
(8) Audrey Chenu et Catherine Monroy, Girlfight, Presses de la cité, 2013.
(9) CGLPL, 18 février 2016, op. cit.
(10) D’après les témoignages et les bons de cantines transmis à l’OIP.
(11) « Précarité menstruelle : en prison, des femmes fabriquent des cups avec des bouteilles en plastique », L’Obs-Rue89, 19 mars 2019.
(12) « Accès aux protections menstruelles pour les détenues », question écrite publiée au JO le 26.03.2019.
(13) « Précarité menstruelle des femmes détenues », question écrite publiée au JO le 09.04.2019.
(14)« Le gouvernement lève le tabou de la précarité menstruelle », communiqué de presse publié le 28 mai 2019.
(15) « La réinsertion des personnes détenues : l’affaire de tous et toutes », Conseil économique, social et environnemental, novembre 2019.
(16) « Précarité menstruelle : une sénatrice demande la gratuité des protections hygiéniques », Francetvinfo, 18/10/2019.